Pop-Rock.com



David Sylvian : "Blemish"
Fragile et magistral

lundi 31 janvier 2005, par Albin Wagener

DANS LA MEME RUBRIQUE :
Black Kids : "Partie Traumatic"
Bauhaus : "Go away white"
Who Made Who : "The plot"
Crowded House : "Time on earth"
Hacride : "Lazarus"
Hanoi Rocks : "Street poetry"
Morgan Geist : "Double Night Time"
She Wants Revenge : "She Wants Revenge"
Blur : "Think tank"
Bad Religion : "The Empire strikes first"


A tous ceux qui ne connaissent pas David Sylvian ou désirent retrouver dans son œuvre les expériences pop de Japan, passez votre chemin, et plus vite que ça. Inutile ici non plus de chercher les ambiances ethniques et jazzy de Dead bees on a cake parce qu’il n’y en a pas. Probablement un des plus délicats albums de tous les temps, Blemish est la preuve qu’on peut s’appeler David Sylvian et s’oser aux abstractions les plus désarmantes, dans le bon sens du terme - plusieurs formations pourraient en prendre de la graine. Alors qu’en ce début 2005 sort une version remixée de cette perle rare, il est plus que pertinent de se pencher sur un tel chef-d’œuvre. A chacun son Medulla.

Un digipack vert pomme avec en premier plan, un David Sylvian redessiné et peint, arborant timidement un bonnet flanqué d’une petite croix suisse, avec cheveux mi-longs et barbiche naissante. En ouvrant le digipack, on tombe sur le même style de dessin, avec un Sylvian poussant un caddie fuchsia dans une forêt enneigée. Il y a de quoi être passablement intrigué. En tout, huit titres. Premier morceau, Blemish. "I fall outside of her", entonne une voix chaude et sereine sur un tapis de bruitages électroniques et d’effets de guitares distantes presque psychédéliques, dont la lenteur n’a rien à envier au doux remous presque océaniques. Cette impression de chaleur distante et aquatique va rester et s’accentuer tout au long de l’album. Pas de beats, pas de batterie, pas de percussion. Des nappes mystérieuses et la voix de David Sylvian, entre vous et lui, des bruits qui paraissent vivre pendant que le dandy anglais s’adonne à des vocalises d’une tendresse pénétrante et imperturbable. Le morceau poursuit dans la même veine pendant approximativement dix minutes. Dix minutes pour un premier morceau d’album, c’est un risque que seuls les plus grands peuvent se permettre de prendre. Tout est fragile. On flotte, on se laisse envelopper : une impression étrange et bienheureuse de devenir de la fumée d’encens.

Le chanteur britannique profite de la détente tiède du premier titre pour enchaîner sur un The good son où il se fait accompagner par Derek Bailey à la guitare décalée, atonale et insolente. Une guitare acoustique, des nappes presque froides - mais la voix de David Sylvian redonne de l’intimité à tout cela. Presque un feu de cheminée dans un chalet. Là aussi, inutile de chercher des mélodies. Jusqu’à un petit interlude, on a l’impression (et un ami non initié me le faisait remarquer avec humour et impertinence) que le guitariste est presque en train de s’accorder en prenant toutes sortes de liberté tandis que Sylvian enveloppe les instruments de son timbre de voix. Oui, ici, ce ne sont pas les instruments qui enveloppent la voix, mais l’inverse.

The only daughter renoue avec certaines ambiances orientales - mais toujours sans rythmiques - chères à David Sylvian. Aucun reproche : à partir de ce morceau, il devient réellement difficile de transcrire ce que l’on ressent et de décrocher de ce travail d’orfèvre. Cet album paraît avoir une vie propre : on dirait qu’il respire par une voix, qu’un fluide représenté par les nappes électroniques lui coule dans les veines. Tout paraît si fragile, et tout autour de vous paraît se réduire en importance. Il n’y a plus rien autour de cet album, plus rien que vous et la musique. Sur The heart know better, une basse. Lancinante, régulière, comme un battement cardiaque. Ce titre sonne comme une confession, plus lumineux, clair comme un matin d’hiver. Il fait froid dehors, mais tout ici berce l’auditeur. She is not renoue avec la recette de The good son : la voix envoûtante et la guitare acoustique imprévisible ; tout cela en très court.

Le morceau le plus écoutable au niveau de son format est probablement Late night shopping - et oui, il faut attendre un peu. Un synthé en guise de basse et surtout, grande première (et dernière) de tout l’album, des claps. Late night shopping n’est pas très éloigné des Ghost ou autres Nightporter que notre hôte musical se surprenait à chantonner dans Japan. Mais en mieux bien sûr, en plus mûr, en différent. Late Night Shopping est gentiment naïf, calmement insouciant. How little we need to be happy réutilise la formule que nous avions déjà exposée : des cordes de guitare sonnantes et trébuchantes qui offrent à David Sylvian l’occasion de poser sa voix de façon inédite. Cette fois-ci, une nappe lointaine s’accouple parfois à ces expérimentations.

Frissons garantis, le voyage se termine par un A fire in the forest où Sylvian invite l’Autrichien Fennesz. Une mélodie céleste et lointaine, dont la délicatesse originelle est véritablement enviable. Des sons qui saturent et s’entremêlent derrière les respirations musicales du chanteur, des notes déposées ça et là comme les scintillements de lumière d’une matinée de printemps. Cet album donne envie de faire de la poésie et de se replonger dans des plaisirs simples. Hallucinant, chaleureux, étrange et envoûtant. Ou plutôt : étrange, mais envoûtant. Beau à en pleurer.



Répondre à cet article

Albin Wagener





Il y a 42 contribution(s) au forum.

David Sylvian : "Blemish"
(1/3) 23 mai 2013, par Anderson
David Sylvian : "Blemish"
(2/3) 6 novembre 2007, par Blindvision
> David Sylvian : "Blemish"
(3/3) 31 janvier 2005




David Sylvian : "Blemish"

23 mai 2013, par Anderson [retour au début des forums]

s’entremêlent derrière les respirations musicales du chanteur,
Bookmarks Doom
Bookmarks Field
Bookmarks Gang

[Répondre à ce message]

David Sylvian : "Blemish"

6 novembre 2007, par Blindvision [retour au début des forums]

Les étendues désertiques qui nous sont projetées sur le titre éponyme, sont certes arides et dépeuplées, mais quels paysages quand même, quelle respiration, quel sens de l’espace et des contre-jours, les réverbérations se déploient telles les rayons d’un soleil qu’on suppose écrasant de chaleur, frappant les êtres vivants de toute sa force, les obligeant à ramper, à respirer le plus lentement possible, économisant les moindres parcelles d’énergie vitale. Le reste de l’album n’est pas plus humanisé ou repeuplé pour autant, un album dans lequel le ménage se fait par le vide, le travail de Sylvian s’affirmant dans l’épure et son déploiement dans l’effacement et la retenue zen.
Pleinitude, liberté assumée, voix en apesanteur, rodéo électronique, guitare détraquée de taré, mélodie et harmonie extraterrestres, mise en espace inouïe, sens de la respiration, sens du détachement, sens tout court, telles pourraient être les mots de passe pour pénétrer cet eden musical !

[Répondre à ce message]

> David Sylvian : "Blemish"

31 janvier 2005 [retour au début des forums]

un somnifère très efficace !

charmé par sa collaboration avec le génial Robert Fripp, je m’étais intéressé à Sylvian... force est de constater que son oeuvre est très moyenne.

par contre "Damage" avec Fripp est un chef d’oeuvre.

[Répondre à ce message]

    > David Sylvian : "Blemish"

    31 janvier 2005, par Albin Wagener [retour au début des forums]


    le fait est que les albums de Sylvian sont tous différents, dans leur majorité. sa collaboration avec Fripp était exceptionnelle, mais en fait tu peux retrouver certaines choses te rappelant sa collaboration avec Fripp sur des albums comme Brilliant Trees ou Gone To Earth.

    [Répondre à ce message]