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L’album du mois d’octobre
Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"
Un beau coup double

jeudi 14 octobre 2004, par Marc Lenglet

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Voici deux ans, un bouleversant No more shall we part étendit son ombre sur les terres, opéra dont la noirceur glacée parvenait sans peine à faire oublier la religiosité retrouvée et prosélyte. Puis vint l’indigeste Nocturama, méchant suppositoire à la camomille, jamais vraiment triste, jamais vraiment inspiré. Une parenthèse que l’on est tout prêt à excuser au vu de la grandeur de la nouvelle livraison de Mr. Cave et de ses mauvaises graines.

Nick Cave, lassé des postures christiques de martyr en quête de rédemption ; Blixa Bargeld reparti torturer les sons à Berlin au sein d’Einstürzende Neubauten ; le violoniste Warren Ellis occupant le trône vacant du fantasque allemand en tant que co-compositeur principal,… de grands bouleversements sont à l’œuvre au sein de la formation qui a longtemps été perçue comme l’incarnation poétique et musicale des plus sombres recoins de l’âme humaine. Après un dernier opus fort décevant, Nick Cave revient avec un double album, ou plutôt deux albums en un, dont la pochette seule - en tissu - témoigne que l’on tient là un objet rarissime, en des temps ou si le bon demeure la norme (hors la fange servie par les grands médias, bien entendu), l’exceptionnel fait figure de Grand éléphant blanc.

Abattoir blues, rêche et tranchant, tiendrait ainsi le rôle de catalyseur des pulsions morbides et désespérées qui ont toujours caractérisé l’œuvre de Nick Cave, tandis que The lyre of Orpheus, serait plus introspectif, plus doux, plus - osons le mot - guilleret, comme une tentative de renouer avec l’esprit pastoral des poètes de jadis. Deux disques, deux facettes de l’artiste. La sombre et la lumineuse. Le chaos et la mesure. La dionysiaque et l’apollinienne. En pratique, la dualité est moins sensible, et le blues de l’abattoir se détend parfois le temps de quelques tristes poussés nostalgiques, tandis que la paisible mélopée de la lyre d’Orphée se voit troublée de quelques spasmes fiévreux et autres complaintes désespérées. Même constat pour les thématiques : bien qu’ on puisse aisément ressentir dans Abattoir blues une vision plus pessimiste que chez son jumeau, le mouvement de balancier entre mélancolie, colère et optimisme, qui court tout au long des morceaux, accouche en fin de compte d’une œuvre plus unie qu’il n’y paraît de prime abord.

Les premières secondes claquent comme un coup de tonnerre, qui réduit en charpie les poncifs généralement attachés à la musique de cet artiste atypique : Get ready for love est un blues chaotique et incontrôlable où Nick Cave, prêcheur dément aux commandes d’un chœur gospel d’outre-tombe, lance un vibrant appel à l’amour universel, mêlant le religieux au profane. Comme géniteur de mise en bouche tonitruante, Nick Cave se pose là, et la gravité de Cannibal’s hymn en paraît d’autant plus sobre et dépouillée. Hiding all away, inquiétant et sous tension, propose la plus belle utilisation qui soit de ces chœurs, décidément incontournables, tout au long des deux albums. Au niveau instrumental, on constate avec surprise que, avec ou sans Blixa Bargeld, ce dernier morceau fait jaillir quelques unes des sonorités les plus industrielles et rudes à avoir jamais été utilisées par les Bad Seeds.

Pour la première fois depuis bien longtemps, Nick Cave a intégralement lâché la bride aux Bad Seeds et les laisse enfin œuvrer comme ce qu’ils sont fondamentalement : un groupe de rock rageur, tendu comme un arc, prêt à jouer dans tous les registres, prompt à laisser exploser sa violence ou à laisser flotter un malaise retenu, mais toujours apte à encadrer à la perfection les pensées sinistres de son leader. Exit les claviers mortuaires qui constituaient précédemment l’unique armature de la vision artistique du maître australien. Si ces derniers sont toujours bien représentés à travers les différentes plages, les guitares, rugissantes plus souvent qu’à leur tour, se taillent cette fois un fief de premier ordre.

De petites touches d’humour corrosif surgissent parfois au détour d’un morceau, bien loin de l’austérité pathologique du King of crows. La réécriture de la légende d’Orphée, point de départ du second disque, voit ainsi Eurydice envoyée ad patres par les épouvantables stridulations qu’Orphée tire de son nouveau jouet. En appelant aux Olympiens pour la retrouver, Orphée est promptement expédié dans l’autre monde par une divinité pas plus sensible que sa dulcinée aux odes lyriques. Le voyage aux enfers du barde ne lui fera retrouver qu’une furie revancharde, qui menace de lui carrer son instrument dans l’orifice s’il s’avise encore d’y mettre la main. Breathless, véritable promenade champêtre guidée au son du fifre, surprend de la part de celui qui avait toujours défendu son droit vital à triturer la souffrance et la dépravation. Nulle trace de ténèbres dans cette bucolique balade pleine de fraîcheur et de vitalité. A l’opposé, Easy money ou Carry me auraient pu figurer sans choquer parmi les mélopées funèbres de No more shall we part.

Pendant deux heures, Cave continue sa longue psychanalyse cyclothymique, passant d’une colère libératrice à un pessimisme résigné, de soudaines postures joviales à une nostalgie pas tout à fait maîtrisée. Ce n’est sans doute pas faute d’essayer, mais Nick reste une entité trop torturée et réfléchie pour accéder à la félicité parfaite. Sous les mouvements d’empathie envers Dieu, la nature ou l’éternel féminin, ce dernier point suggéré par la récurrence de Babe et autres Dear, affleure en filigrane une angoisse toujours palpable face à l’évolution du monde et au cortège de trahisons, de non-réciprocité des sentiments, et de fatalité qui régissent la nature humaine.

Dans le luxuriant Nature boy, par ailleurs premier single de ce double chef d’œuvre, il est pourtant dit qu’au bout d’un chemin parsemé d’embûches et de souffrance, réside la beauté qui sauvera le monde. Après presque une décennie à développer quasi exclusivement l’ars passio sous des oripeaux de crooner méphistophélique, après être à l’occasion devenu prisonnier de son propre schéma, Nick Cave a atteint la perfection qu’on attend d’un artiste profondément doué, passé par l’enfer et revenu, qui peut se permettre de jeter un regard lucide à la fois sur lui-même et sur son environnement, et de l’exprimer sans aucune limite créatrice. Une œuvre qui ne joue plus sur aucun cliché du genre, qui ne se braque pas sur une image désirée ou pas, un homme et son groupe au sommet de leur art, libres d’agir comme ils l’entendent, de livrer un album tout simplement beau, capable de faire rire et pleurer, méditer et fredonner, révolter et apaiser. Un monument d’une portée si universelle que tout argumentaire ne servirait qu’à dénaturer la portée et la puissance évocatrice de ses compositions. Nick Cave ne sauvera pas le monde ? Sans doute, mais c’est déjà un début.



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Marc Lenglet





Il y a 15 contribution(s) au forum.

> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"
(1/3) 19 octobre 2004
> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"
(2/3) 18 octobre 2004, par fabrice
> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"
(3/3) 15 octobre 2004, par SIM




> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

19 octobre 2004 [retour au début des forums]

vous avez pas encore compris que c’est dur de lire à l’écran et que sur le net plus c’est concis mieux c’est ???????????????

franchement s’il y a 10 personnes qui ont lu cette tartine jusqu’au bout c’est déjà beaucoup...

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    > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

    19 octobre 2004, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


    Et encore, j’ai sérieusement du sabrer dans le texte de base...Mais si c’est pour aborder Nick Cave en 15 lignes, autant s’abstenir.

    Je me tape fréquemment des dossiers de 10 à 30 pages sur écran, et ça ne me pose pas énormément de problèmes. Dans le pire des cas, les imprimantes existent.

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    > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

    19 octobre 2004, par Jérôme Prévost [retour au début des forums]


    Si vous n’aimez que les chroniques de 10 lignes, il vaut mieux carrément aller voir ailleurs, il y a plein de sites qui vous conviendront. Ici on écrit avec passion, énergie et références. Pas en dix secondes avec un bic sur un coin de table de bistrot.

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    > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

    19 octobre 2004, par Jérôme Delvaux [retour au début des forums]


    Si vous cherchez des chroniques très courtes, il y assez de webzines qui ne savent faire que ça, faute d’inspiration ou de talent. Il se dit que certains n’ont Pas de Nom ou sont The Reference in Belgium.

    Sinon, demandez une imprimante comme cadeau pour Noël.

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      > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

      23 octobre 2004 [retour au début des forums]


      ce n’est ni une question d’inspiration ni une question de talent d’écriture, mais de concision. celui qui s’exprime en peu de mots a un avantage énorme sur celui qui doit en prendre le double voire le triple.
      ce n’est pas donné à tout le monde, je suis d’accord, mais là quand même...

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        > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

        23 octobre 2004, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


        L’objectif d’une chronique n’étant - pour moi en tout cas - pas de convaincre un auditoire, je peux laisser tomber les diverses techniques visant à rendre le texte plus percutant et offensif.
        Lire une courte chronique ne m’intéressant généralement pas, il est logique qu’en écrire une non plus.

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          > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

          23 octobre 2004 [retour au début des forums]


          quel est votre motivation alors, si vos chroniques ne servent pas à faire découvrir l’artiste ?

          et où est l’intérêt d’écrire un truc si long en sachant que la moitié (et je suis otpimiste) du lectorat potentiel ne prendra pas la peine de le lire entièrement (en général, on lit juste le début et la fin) ? je ne dis pas ça comme ça, c’est basé sur des études très sérieuses.

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            > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

            23 octobre 2004, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


            Découvrir l’artiste, si. Utiliser toutes les ficelles rédactionnelles dans un but bien précis - la persuasion, non.

            Le texte est trop long pour une partie du lectorat ? Sans doute...mais on n’y peut rien. Il y aura toujours des gens qui liront en diagonale. Personnellement,quand je visite des sites, je zappe systématiquement les textes courts qui ne m’apprennent généralement pas grand chose.
            Je suis un adepte des chroniques longues, surtout quand il y a des choses à dire sur un artiste ou un album (c’est clair que 3 pages sur les Twisted Sisters, j’aurais eu du mal). Et étant donné que je ne vends pas un produit, et ne suis d’ailleurs pas payé pour le faire, il ne m’intéresse finalement guère de savoir si un texte va être lu par deux ou deux mille personnes...

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              > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

              23 octobre 2004 [retour au début des forums]


              j’ai l’impression que vous confondez concision et texte persuasif (? ??), ça n’a rien à voir.
              une bonne chronique est une chronique concise qui ne décrit pas un album titre par titre en long et en large (où est l’intérêt ?), mais l’ambiance générale qui s’en dégage.

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                > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

                24 octobre 2004, par Marc Lenglet [retour au début des forums]


                Je ne suis pas certain qu’il y a "une" manière de chroniquer quelque chose. Ca dépend du rédacteur, du moment, de l’album, du lecteur. Si j’avais fait cette chronique deux jours plus tard, elle aurait peut être été différente. Elle ne vous plaît pas, comme moi les chroniques courtes que j’ai pu lire, ne me plaisent pas.
                Comme dit plus haut, je chronique sans me demander comment cela va être perçu. Quand je n’ai plus rien à dire sur l’album, j’arrête. Au bout de 10 lignes ou au bout de 100.

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                > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

                25 octobre 2004, par Jérôme Delvaux [retour au début des forums]


                Je viens de lire une des dernières chroniques du fameux webzine Nameless. Elle fait 6 lignes, comprend 5 fautes et ne nous apprend absolument rien. C’est ce genre de minimalisme que vous aimeriez voir sur Pop-Rock ? Vous n’avez pas lu l’édito ? Nous souhaitons nous démarquer de la médiocrité ambiante... Tant pis si nous devons perdre quelques lecteurs de passage pour atteindre cet objectif.

                [Répondre à ce message]

    > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

    28 décembre 2004, par R.T. [retour au début des forums]


    Mon gars, si un texte aussi cours te paraît long c’est que tu n’as pas dû lire beaucoup de livres dans ta vie. Il faut arrêter de déconner, trente lignes d’un français correct et tu te plains. C’est tellement rare qu’il faut plutôt les féliciter.

    Nous ne sommes pas dans Voici. Et je trouve très agréable un article détaillé comme celui-ci.

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> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

18 octobre 2004, par fabrice [retour au début des forums]

Magnifique article !! Bravo, rien à ajouter !

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> Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

15 octobre 2004, par SIM [retour au début des forums]

Deux bons albums qui auraient certainement été un chef d’oeuvre si Nick cave s’était limité à un seul CD. Quand il y a trop de choix et de plats à un repas... on en sort souvent balloné ! C’est le cas pour cet album.
Mais Nick Cave reste un grand compositeur et un grand artiste de scène, il va nous montrer cela à Forest en Novembre !

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    > Nick Cave & The Bad Seeds : "Abattoir blues / The Lyre of Orpheus"

    5 novembre 2004, par Pitro [retour au début des forums]


    Moi j’ai lu l’article jusqu’au bout, ça me dérange pas vraiment, bien au contraire.
    C’est très bien écrit, on est bien renseignés, lol.

    Il y a même des petits passages poétiques. Perso, j’avais déja écouté de nombreuses choses de Nick Cave que j’avais bien aimé alors découvrir cet album ne sera pas du temps perdu.

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