Pop-Rock.com


Bruxelles, Botanique, 09 novembre 2004
I Am X : "Mon modèle serait un mélange de Bowie et Prince"
Interview

lundi 15 novembre 2004, par Laurent Bianchi

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C’est une bonne demi-heure après un concert très enflammé au Bota, donné en compagnie du duo spectaculaire qui l’accompagne, que je rencontre Chris Corner dans sa loge, pour un face à face par terre, assis tous les deux en tailleur. Cette entrée en matière très relax restera la matrice pendant tout l’entretien, meilleure situation à même de favoriser l’heuristique chère à Pop-Rock.

- Pop-Rock.com : Franchement, avant de commencer, je dois t’avouer quelque chose. Je t’ai vu il y a quelques années au Pukkelpop, avec les Sneaker Pimps, et j’ai eu l’impression ce soir de voir un autre Chris Corner, totalement différent, avec I Am X. Tu sembles même plus épanoui.

- Chris Corner : Oui, je pense que c’est probablement le cas. Ca s’est passé naturellement. Il y a une liberté, on peut se laisser aller, faire ce qu’on veut. Il y a quelque chose de paradisiaque à faire ça, de ne pas avoir à faire de compromis.

- L’impression que tu m’as donnée, c’est celle de quelqu’un qui réalise enfin son rêve d’enfant.

- Tu n’as pas tort. C’est faire ce qu’on veut, oui, bien que ce soit un peu confus de savoir ce que cela veut dire exactement. C’est une chose difficile à déterminer. En fait, on fait de la musique principalement parce qu’on trouve qu’il n’y a personne qui fait la musique que l’on aimerait entendre. Je fais cette musique car cela assouvit cet aspect-là chez moi. Le transposer en live par la suite, c’est une grande satisfaction.

- Tu te rends compte que tu ne fais pas ça pour rien...

- Oui, exactement. Et puis il y a des moments où l’on se sent tellement surmonté par l’émotion. On a l’impression que c’est surréel. Il n’y a rien de concret pourtant... On ne peut jamais faire l’amour avec toute la salle, mais quand l’émotion est très forte, ça me donne envie de pleurer. C’est très bizarre, en fait. C’est le mal originel. Le live, c’est une chance extraordinaire, une opportunité de pouvoir se connecter au public. Au jour le jour, on n’a pas la chance de vivre de telles situations. Bien sûr, tu as des relations privilégiées avec certaines personnes, mais ce n’est pas pareil. Ce qui est certain c’est que ça m’émeut. (Rires)

- J’ai lu que ce projet solo, I Am X, a vu le jour car les autres membres des Sneaker Pimps n’étaient pas tout à fait enthousiastes sur les titres que tu avais écrit pour le groupe.

- Oui, c’est surtout que les autres membres voulaient avoir la possibilité de plus participer au processus de création. J’écrivais les chansons et, dans une certaine mesure, je n’étais pas en train de diriger mais je m’impliquais bien plus que les autres, donc ils ne se sont pas sentis à l’aise. Nous allons devoir faire quelque chose car, sinon, on va devenir un groupe à crises. Ce n’est certainement pas ce que je veux que l’on devienne.

- Du coup, ces titres que tu as exploités tout seul, étaient-ils déjà plutôt électro ou ont-ils pris cette forme parce que tu étais en solo ?

- Oui, ça a commencé de façon électronique. Mais pas toujours. Missile par exemple c’était à la guitare acoustique. Une fois que l’on a décidé que ce ne serait pas pour les Sneaker Pimps, j’ai voulu simplifier la création musicale. J’ai voulu une approche dans l’expression des chansons qui comporterait les mêmes sonorités à travers tout l’album. Avec les Sneaker Pimps, il y a beaucoup de contributions de chacun, allant dans différentes directions. En solo, et pas seulement au stade de l’écriture, mais aussi dans celui de la production, tu peux faire ce qu’il te plait. J’ai voulu un album homogène, plutôt que différentes sonorités ici et là.

- Penses-tu que, au vu tout cela, Sneaker Pimps est entré dans une nouvelle ère ?

- Oui. Je crois que c’est déjà le cas, en fait. Ce sur quoi on travaille actuellement est bien différent de ce que l’on a fait sur le dernier album. Et c’est très bien car nous avons le devoir de toujours aller de l’avant, de développer le projet, d’amener les gens à penser plus...

- Comment les autres membres ont-ils réagi à ton projet solo ?

- Mmmh... Au début, ils étaient troublés, et même énervés, je pense. Mon partenaire principal dans le groupe c’est Liam (Howe). Il a fondé une famille, ce qui ne m’intéresse absolument pas. Ma vie c’est ça, la musique. C’est ce que je fais et je ne vois rien d’autre. C’est la seule chose que je peux, que je sais faire. Bien sûr, je peux collaborer aux fins de créer avec des gens qui ont une vie différente mais, pour l’instant, nous ne sommes pas sur la même longueur d’ondes. Je crois que du coup c’est plutôt difficile pour eux de me comprendre. Ils n’ont pas ce besoin, comme moi, de créer continuellement. Ils se contentent des Sneaker Pimps. C’est bien, mais moi je ne peux tout simplement pas le faire. Ma tournée actuelle, je la fais en quelque sorte avec un des membres des Sneaker Pimps, puisqu’il tourne avec Client, qui fait les premières parties de I Am X. C’est étrange. Joe (Wilson) joue dans un groupe qui assure ma première partie. C’est très bizarre. Il voit les développements de I Am X, le futur de ce projet, etc. Je crois qu’il est sous le choc de voir que ça marche si bien. A l’époque, quand on a décidé de marquer une pause, il a dû penser, comme les autres, que ce n’était rien, juste une passade. Mais maintenant qu’il a vu le résultat, je pense qu’il est sous le choc. Il a dû passer le message et ils doivent être assez troublés. Mais initialement, je pense qu’ils étaient énervés. Et ils avaient raison de l’être, je suppose.

- Ils doivent se dire que tu as trouvé ton bébé...

- Oui, mais je ne vais pas les attendre éternellement. C’est leur problème s’ils n’arrivent pas à suivre. J’aimerais travailler avec les Sneaker Pimps jusqu’à la fin de mes jours, car j’adore ce groupe et les gens qui en font partie. Mais j’ai besoin de plus, et I Am X assouvit cette envie, ce besoin.

- Sue Denim (ndlr : la compagne de Chris à la vie) a posé sa voix sur cet album et fait la tournée à tes côtés. Elle est la chanteuse du groupe Robots in Disguise, dont tu as produit les deux albums. Au vu des paroles qui tournent autour de l’amour, pourrait-on dire que cet album est une sorte de déclaration d’amour à Sue ?

- C’est un très bonne question. C’est très personnel ! J’aime donner de l’amour de toute façon... J’aime produire des amis. Par exemple James, qui fait partie de la tournée, est dans un groupe que je produis également. Je pense que j’ai une sorte d’idée utopique sur une communauté de gens créatifs : de très bons amis qui travaillent ensemble. Pas des hippies, entendons-nous bien, ce n’est pas du tout du hippie, ce dont je parle ici. Plutôt plusieurs têtes qui progressent ensemble, qui s’entraident. I Am X est, je l’espère, quelque chose qui va ouvrir des portes pour cette communauté d’artistes à Londres. Il y a tant de gens talentueux qui ne trouvent pas la chance de l’exercer. Ca, ce serait mon rêve. Je n’irais pas jusqu’à détailler mes relations personnelles. J’en ai avec pas mal de gens (Rires). Mon but est de faire passer une bonne musique underground faite par cette communauté, la faire connaître.

- C’est la raison pour laquelle tu es si accro au boulot, avec ton label, ton club, tes groupes, tes productions...

- Oui, c’est ce qui me fait avancer. Je veux que tout le monde réussisse. S’ils sont heureux, je le suis aussi.

- Tu approuves les comparaisons de I Am X avec Depeche Mode ou Ultravox ?

- Tiens, Ultravox, ça c’est bien vu... Oui, il y a des éléments des années 80.

- C’est le genre de musique que tu écoutais à l’époque.

Oui, je crois, mais ce n’était pas mon influence principale. D’une certaine manière, ce que je fais est tellement électronique et simple que l’on pense à Depeche Mode, qui est aussi électronique et simple. J’ai par exemple rencontré Flood qui fut leur producteur. Il y a donc une connexion entre tout ça, oui. Mais je ne dirais par contre pas qu’ils font partie de mes références principales. Il y en a tellement. On n’en sortirait pas (rires). Il y a cette sorte de tristesse, de chant mélancolique, ce son électronique, oui. Mais c’est très bien, il n’y pas assez de groupes qui font ça. Il y a trop de groupes avec des guitares !

- Sur scène, par rapport à l’album, il y a un côté plus brouillon, plus rock. Ca te donne des idées pour le prochain album ?

Oui, le son est toujours plus rock sur scène. Quand tu prépares un album, tu écris les chansons dans une chambre à coucher très sombre et très petite, et ça se sent. C’est alors un petit disque simple, sale. Quand tu le joues sur scène, avec d’autres personnes, tu crées avec eux. D’autres choses auxquelles tu n’a jamais pensé se produisent. Tu vas peut-être ajouter d’autres sons, de la guitare, etc. L’élément rock & roll est comme un art de la performance. Je pense qu’il est vraiment essentiel à la réussite. Nous n’avons pas un batteur, ni tout un groupe. C’est ce qui rend la musique électronique plus inapte à exciter les gens ou à la jouer sur scène. Elle est sans visage. Je veux qu’elle ait une sorte de caractère.

- Tu as trouvé avec Sue et James la combinaison parfaite ?

- Oui, je voulais ça... Je veux qu’on s’amuse aussi. Afin de donner l’impression au public de faire partie du tout. Peu de groupes le font, je pense. C’est ce qui fait d’ailleurs qu’on se dit tout le temps, quand on est en tournée, "tiens, j’aurais dû faire ça sur l’album, j’aurais du mettre ce son". Ca arrive toujours quand on tourne, car il y a une interaction.

Chris Corner en conversation avec Laurent Bianchi

- Parlons du visuel, si tu veux bien. Qu’est-ce que c’est que cette langue qui lèche la rétine d’un œil ?

- (Rires) C’est disgracieux, n’est-ce pas ? C’est du porno japonais en fait. Je travaille pas mal à Tokyo, avec des groupes japonais et aussi en tant que programmeur etproducteur pour une compagnie depuis déjà quatre ou cinq ans. Du coup, j’y vais deux fois par an. L’année dernière, un type avec qui je travaillais m’a donné ce film en me disant qu’il fallait absolument que je le voie. Tout le film est fou. De la bouffe dans les parties génitales, des trucs très fétichistes, comme seuls les Japonais peuvent l’être : des nouilles dans le vagin, de la sauce soja, des trucs de fous. Un extrait avec cet œil a vraiment retenu mon attention.

- On dirait du Mapplethorpe, en fait.

- Oui, ou du Buñuel. C’est tellement givré. J’ai en fait tout simplement pris une caméra et j’ai filmé l’écran afin de l’utiliser par la suite dans mon spectacle. Je n’ai pas pour autant demandé la permission d’utiliser ces séquences (Rires). Mais je ne crois pas que ceux qui ont réalisé ce film verront un jour que je l’utilise en tant que projection... Ce n’est pas particulièrement sexuel, mais il y a un côté très fétichiste. Tu devrais voir le reste du film : c’est dégoûtant ! (Rires)

- Comment se fait-il que tu sois signé sur le label belge Anorak Supersport ?

- Pour le Bénélux, j’ai contacté Rudy Léonet de Pure FM, qui est un ami. Je cherchais un label indépendant et il m’a conseillé celui de Sergio Taronna. Pour dire vrai, une minute après le conseil de Rudy je recevais un e-mail de Sergio (Rires). J’étais à Tokyo en train de regarder le fameux film porno (Rires).

- Que penses-tu de la scène belge ?

- De ce que j’en ai vu, j’ai trouvé ça super.

- Et de Soldout, qui est sur le même label ?

- J’aime vraiment. Je pense que c’est très fort. Ils définissent leur propre son en prenant des éléments d’electro anglaise et américaine, mais ils font ça en français. J’aime vraiment beaucoup.

- Les produire, ça te tente ?

- Oui, bien sûr, bien qu’il n’en aient absolument pas besoin. Ils font ça très bien tout seuls. Mais j’aimerais participer au prochain album, c’est clair. David a d’ailleurs remixé Your joy is my low.

(Sergio, alors dans la pièce pour nous signaler que le resto du Bota attend Chris, profite de cette occasion pour lui donner un CD de Soldout)/

- Ah merci. Tu veux que je le remixe ? Ah d’accord. Tout est parfait !

- Sergio Taronna : Très bonne question !

- Quel est cette année le meilleur album, selon toi ? Qu’est-ce que tu écoutes pour l’instant ?

- Ah ! Ca, c’est dur. La musique contemporaine pour un musicien contemporain est difficile à apprécier. (Après réflexion) J’ai été récemment en Russie et il y a un groupe russe que j’aime vraiment et avec qui je pense vouloir collaborer... Personne ne les connaît, ça s’appelle Neon AVT. C’est une sorte d’electro fusion avec une production délirante. Ils chantent en anglais et en russe, j’ai trouvé ça excitant. C’est ce que j’aime écouter. A part ça, la musique cabaret des années 1920. Du Chopin aussi. Des trucs qui te dépaysent en tant que musicien.

- As-tu un modèle sur lequel tu aimerais baser ta carrière ? Je pensais à David Bowie...

- Oui, il a eu beaucoup de succès en termes de music business. Il a toujours su s’adapter à son époque. Mais je pense être beaucoup plus underground que lui. Mais oui, toutes comparaisons gardées, vu qu’il faisait plein de trucs en même temps, en tant que producteur aussi, oui, on peut dire qu’on a le même genre de moteur. Bowie, ou Prince. Quoique... Il y a des individus qui sont assez traditionnels mais qui ont le pouvoir et travaillent ardemment. Je crois que ce denier point est très important, surtout en tant qu’artiste indépendant non-commercial.

- Maintenant que tu le cites, je pense que Prince est un très bon exemple en fait...

- Oui, il y avait un côté romantique très affirmé, mais il était aussi très sexuel, à fond dans la performance et le glamour... Mais c’est aussi un fou. Et il est très connu, donc il devait moins bosser de ce côté-là. Mais allez, on peut dire que mon modèle serait un mélange des deux : Bowie et Prince.

- Merci beaucoup Chris.

- Merci à toi, c’était un très bon entretien.

- Voir aussi la galerie photos du concert et la chronique de l’album.

Photos : © Frédéric Oszczak - 2004. Droits réservés. Ne pas utiliser sans autorisation.





Laurent Bianchi