Pop-Rock.com


Sannois, Espace Michel Berger, 11 mars 2005
The Dresden Dolls : "Trent Reznor nous a choisis sans même nous avoir vus !"
Interview

dimanche 20 mars 2005, par Jérôme Prévost

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Les Dresden Dolls, alias Amanda Palmer (piano - chant) et Brian Viglione (batterie) : un groupe à part sur la scène musicale actuelle. Un groupe qui remplit invariablement les petites salles où il se produit, même loin de chez lui. Un groupe aidé par le bouche à oreille, tel une traînée de poudre : on aime ou on n’aime pas, mais on est rarement indifférent. Entretien avec deux équilibristes.

- Pop-Rock.com : Amanda, comment décrirais-tu votre musique à des gens pour qui l’appellation "punk cabaret" ne représente rien de précis ?

- Amanda : D’habitude je dis aux gens que nous sommes fondamentalement un groupe de rock, composé d’un piano et d’une batterie, et que nous écrivons des sortes de chansons de cabaret pop sombre. C’est assez parlant, d’habitude.

- Donc vous assumez parfaitement votre côté pop ?

- Amanda : Absolument ! (Rires)

- Parce que quand on considère le nombre énorme de reprises que vous avez jouées sur scène, on peut s’étonner d’y voir Britney Spears ou Avril Lavigne... Donc quel est l’intérêt pour vous de reprendre des titres de tels "artistes" n’ayant pas grand chose à voir avec votre propre style ?

- Amanda : Les reprises sont pour moi très libératrices. Je pense que le danger avec les reprises, c’est d’être trop prudent dans ce qu’on fait. L’un des problèmes avec beaucoup de groupes, c’est qu’ils ne s’autorisent à reprendre que des titres "cool", parce qu’évidemment, les reprises que tu fais représentent ce en quoi ton groupe croit, la musique qui influence ton groupe ou celle qu’il aime... Et je pense que l’inverse peut être beaucoup plus drôle.

- En poussant le concept jusqu’au bout, en allant jusqu’au point de se déguiser lors de plusieurs concerts autour de Halloween... Quelles sont vos limites ?

- Amanda : Il n’y en a pas. (Brian entre dans la loge) Tu viens, Brian ?

- Brian : Pas de problème.

- Tu ne penses pas que l’idée de happening étant moins courante en Europe qu’aux USA actuellement, tu ne peux pas te permettre forcément les mêmes choses ?

- Amanda : On ne fait vraiment ça que comme un bonus, un truc en plus. Et ça nécessite quand même beaucoup d’organisation pour faire quelque chose dans ce genre. Si on devait faire ça tous les soirs, ça nous distrairait de la chose la plus élémentaire : faire de la musique, ce qui est très important pour le groupe. Mais je ne sais pas, si à l’avenir on reçoit encore plus d’aide, si on a encore plus d’idées folles, on pourra faire ça de manière plus efficace et facile.

- Vos fans sont de plus en plus nombreux au fil du temps, et ils sont particulièrement fidèles. N’êtes-vous pas effrayés par les réactions qu’ils peuvent avoir, le comportement typique d’imitation très premier degré... ?

- Amanda : Non... Ce que j’espère toujours, c’est qu’on ne changera pas par rapport à la manière dont on fait les choses. La réaction des gens peut changer, les fans aussi peuvent changer. Ca va évoluer, je suis sûre qu’avec chaque album, selon la direction musicale qu’on prendra, il y aura tel type de gens qui aiment cette musique, contre tel autre type de gens qui n’aiment pas. Mais plus tu penses à ce genre de truc, plus tu t’en inquiètes, plus tu deviens sensible au danger. Et si tu y penses trop, ça peut te rendre complètement dingue. L’un des problèmes qu’a le groupe, à force d’avoir du succès, c’est que nous sommes plus vulnérables aux critiques. Particulièrement avec internet et tout ça. Et c’est très facile de se dire "Oh, on devrait faire ça, parce que ci, parce que...".

- Oui, mais le fait d’avoir réellement usé les scènes de Boston pendant des mois, créant des réactions positives mais aussi négatives... Il y a déjà pas mal de gens à qui tu tapes réellement sur les nerfs, là-bas, donc ce sera juste une question de proportion.

- Amanda : C’est sûr que ça ne va jamais changer...

- D’autant plus que vous allez encore attirer l’attention de plein de gens, puisque vous allez faire la première partie de Nine Inch Nails à Londres et sur toute leur tournée américaine... Comment Trent Reznor vous a-t-il découverts ?

- Amanda : En fait, je ne suis pas sûre de la manière dont il nous a trouvés en premier. On nous a dit que son bassiste Twiggy Ramirez lui a parlé de nous. Et il a entendu dire que nos concerts étaient excellents, donc il a écouté le disque. Il ne nous a toujours pas vus. On nous a aussi dit que c’est la première fois qu’il sélectionne un groupe de première partie sans les avoir vus. On est le premier.

- Brian, aimes-tu NIN ?

- Brian : Oui, évidemment !

- Parce qu’en voyant ta tête à la Boule Noire, quand tu as pris la guitare électrique, tout le monde a pu sentir quel guitar hero tu rêves d’être ! Et Amanda qui te regardait avec un air de reproche, comme s’il y avait un panneau No Stairway to heaven sur le mur...

- (Rires)

- Tu n’es pas tenté par le fait d’utiliser plus de guitare sur le prochain album ? Tu sembles tellement aimer ça...

- Brian : Ah oui, j’adore ça. Ca a fait partie d’une bonne partie de mon enfance. Je ne sais pas, on continuera à en utiliser, mais je ne sais pas si on en mettra plus.

- Amanda : Mais tu n’as pas la même faim pour la guitare que pour la batterie...

- Brian : Pas totalement, non, je ne me considère pas comme un guitariste, c’est juste un super feeling. Les vibrations d’une grosse guitare distordue... J’avais l’habitude d’en jouer tout le temps quand j’étais gosse, c’était un passe-temps, je passais des heures avec mes copains à jouer de la musique.

- Amanda : J’ai le même feeling quand je me lève du piano pour faire la chanteuse. Pour moi, c’est tellement plus simple, c’est tellement plus drôle, de pouvoir bouger sur scène comme une rock star plutôt que d’être derrière un piano.

- Au piano tu fais quand même face au public et tu es loin d’être statique.

- Brian : Oui, mais ça n’a quand même rien à voir avec le fait de pouvoir être debout sur la scène et de bouger, c’est ça qui est bien. Je vais utiliser une référence au métal, pour toi : Anthrax, par exemple, ont fait la même chose sur leur chanson I’m the man, sur laquelle le chanteur allait jouer de la batterie et où les autres musiciens prenaient un micro et faisaient les cons. C’est la même chose, c’est drôle, mais ce n’est pas forcément quelque chose qu’on va faire plus souvent.

- Vous n’avez pas prévu d’échanger vos instruments ?

- Amanda : On l’a seulement fait quand on a fait I love rock’n roll.

- Brian : Oui, on a fait une version de I love rock’n roll, où Amanda avait pris la batterie et moi je jouais de la guitare. C’était drôle.

- Amanda : Ou sur cette chanson des White Stripes (rires).

- Brian : Oui, c’était amusant. Je ne suis pas sûr qu’on rende vraiment justice à la musique en prenant d’autres instruments que les nôtres, mais c’est drôle. C’est toujours sympa pour le public, de toute façon.

- Oui, ça s’est vu quand vous avez repris Tous les garçons et les filles, tout le monde chantait... Donc si je récapitule, Amanda, tu as chanté en français pour Brel et Françoise Hardy, en allemand pour l’Opéra de Quat’sous, quoi d’autre à l’avenir ?

- Amanda : Espagnol, Italien. Et Portugais, Chinois et Japonais ! (Rires)

- Pour toi, c’est un cadeau que tu fais au public, ou juste une manière différente de t’exprimer ?

- Amanda : Pour moi, tu sais, je suis d’abord très reconnaissante qu’on soit un groupe de langue maternelle anglaise. Quand on va dans d’autres pays, et qu’on chante en anglais, tous ces gens doivent faire un effort supplémentaire pour nous comprendre, parce que ce n’est pas leur langue maternelle. Et je pense que c’est vraiment le minimum qu’on puisse faire. Tu sais, il y a des moments où je rêve de pouvoir faire des traductions intégrales de toutes nos chansons, de manière à faire un concert entièrement en français quand on joue en France, par exemple. Mais c’est juste une manière amusante de se rapprocher du public en utilisant leur langue, ce qu’il est important de faire si tu en es capable. Si tu en es capable, hein, parce que le faire mal - vraiment mal -, ça peut être très drôle, mais pas vraiment efficace. Et je ne le ferais pas dans un langage que je ne parlerais pas un minimum bien.

- Quelles langues as-tu étudiées ?

- Amanda : Juste ça, allemand et français. Mon français est quand même loin d’être aussi bon que mon allemand. Je parle couramment allemand, mais mon français date de l’école, donc c’est tout juste. Mais en tant que musicienne, j’écoute la voix de Françoise Hardy et j’apprends phonétiquement.

- Tu as écouté son dernier album ?

- Amanda : Non. La dernière chose d’elle que j’ai entendue, c’est sa collaboration avec Malcolm McLaren, c’était sympa. Tu ne l’as pas entendue ?

- Brian : Non... ?!

- Amanda : C’est un disque que Malcolm McLaren a sorti dans les années 90.

- Brian : Un disque qu’il a produit ?

- Amanda : Non, un disque de lui, un disque qu’il a sorti, c’était appelé Paris.

- En ce qui concerne votre nouvel album, où en est-il ?

- Amanda : C’est prêt.

- Brian : Oui, enfin c’est sur la fin, ça mûrit. Il y a un peu plus de 20 chansons qu’il va falloir trier, pour en arriver à une douzaine de titres principaux sur lesquels on va se focaliser. Et on a joué quelques-unes de ces nouvelles chansons en concert. C’est bien de donner leur chance à ces chansons en live, parce que ça permet de les voir grandir.

- Mais justement, sur un titre comme Me and the minibar, es-tu à l’aise avec le fait de rester assis derrière ta batterie, sans rien faire sauf regarder Amanda chanter ?

- Brian : En fait, je transpire énormément, mon estomac se noue et parfois j’en viens même à vomir (Rires). Mais à part ça, ça va.

- Amanda : Mais je croyais que tu adorais cette chanson !! (Elle fait semblant de pleurer).

- Brian : Non, je trouve ça magnifique. J’ai toujours adoré la regarder jouer solo, et j’adore toujours ça, c’est vrai. (Amanda, attendrie, penche sa tête vers lui ; il lui baise le front). C’est excitant, parce que d’ordinaire tu es pris par le fait d’être dans un groupe, alors c’est bien de pouvoir avoir apprécier ce que font tes compagnons de groupe en te posant quelque part.

- Amanda : Si seulement je pouvais faire ça moi aussi, avec toi.

- Brian : Oh mais ça arrive ! Tu te pâmes totalement, quand tu me regardes jouer avec d’autres gens ! (Rires)

- Amanda : Tu ne peux pas le faire à la batterie, mais tu pourrais le faire à la guitare. Jouer des titres en solo pendant le concert. Même une reprise.

- Brian : Oui, c’est vrai, j’ai beaucoup pensé aux chansons que je pourrais reprendre. Mais il n’y en a pas une seule qui m’ait frappé, du genre "Merde, je DOIS vraiment reprendre cette chanson en concert". Ce n’est pas encore arrivé.

- Pour votre prochain album, pourquoi avez-vous choisi les producteurs Sean Slade et Paul Kolderie ?

- Brian : En fait, ils nous ont choisis, en quelque sorte.

- Amanda : Non, pas du tout. En fait, j’avais envoyé un CD à Sean il y a 3 ans, ensuite il a fini par nous voir en concert, et il est venu après pour nous dire qu’on était géniaux, et qu’il voulait qu’on enregistre dans son studio.

- Vous n’êtes pas embêtés par le fait qu’on va vous donner une étiquette supplémentaire, en tant que groupe produit par le gars qui a produit les deux premiers Radiohead ?

- Amanda : Non, on s’en fout. Chaque producteur a produit d’autres groupes. Il a aussi bossé avec Hole et les Pixies, et des milliers de groupes inconnus.

- Brian : Le truc bien avec Sean Slade, c’est qu’il a bossé avec ces groupes avant qu’ils ne deviennent aussi connus. Radiohead, c’était un groupe de rock indé, quand ils ont sorti The Bends, et quand tu penses au pourcentage de la population qui les connaissait à ce moment-là... Ca ne rend pas intimidante l’idée de travailler avec lui. Je ne pense pas que ça puisse arriver, d’ailleurs, si des gens comme Rick Rubin ou Steve Albini viennent et te disent "Je veux bosser avec toi". Les producteurs, la plupart d’entre eux du moins, ne semblent pas te prendre de haut. Sur un projet, s’ils sont sincèrement intéressés par ce que tu fais, ils ne vont pas te sortir une attitude du genre "Tu sais, ça fait longtemps que je suis dans le métier, ça remonte à Led Zeppelin !". Ils se focalisent juste sur la musique.

- Amanda : Et je ne pense pas que lire ça dans la presse va changer quelque chose. Le seul truc, c’est que dire que notre disque a été produit par ce type, qui sait ce qu’il fait car il a aussi produit de plus gros groupes, ça nous donne une certaine crédibilité. Que ce soit Radiohead ou n’importe quel autre groupe dont les gens ont acheté un disque.

- Vous vous voyez produire d’autres groupes, sur votre label ?

- Brian : Oui, mec, j’adorerais ça. Je me rappelle, j’ai eu un projet avec des amis, il y a quelque temps, on avait fait un truc bien. J’avais arrangé les cordes, j’avais joué la batterie, j’adore l’aspect technique, vraiment. Enfin, pas forcément le côté totalement technique, du style quel équipement utiliser pour avoir tel son, mais créer un environnement idéal...

- Amanda, comment te débrouilles-tu pour inclure le jeu de batterie de Brian dans tes chansons, vu que tu composes tout ?

- Amanda : C’est souvent très difficile, car même si je ne me vois pas comme une productrice, j’ai une idée très précise de ce à quoi les chansons doivent ressembler. Même si je ne suis pas obsédée par le processus pour y arriver, je veux juste que le résultat final soit parfait, c’est ça qui compte. J’ai arrêté la production. J’ai jeté mon 4 pistes et mes synthés quand j’avais 18 ans, en me disant "Je pourrais aller dans cette direction mais ce serait une perte de temps, je devrais continuer à apprendre le piano et me concentrer sur la composition".

- Brian : Je voudrais quand même dire que ce qu’Amanda a produit seule était très bien fait, elle a utilisé beaucoup d’effets intéressants, de reverbs, plein de trucs cools qui montrent qu’elle a l’oreille et le talent pour développer ça. Elle est perfectionniste, comme moi.

- Amanda : Mais ça crée des conflits, c’est vrai, tu as raison. Je parle comme la songwriter, je sais comment ça doit sonner, et Brian arrive dans le studio, en tant que batteur et en tant que personne qui adore produire, il dit "J’ai plein d’idées pour cette chanson !". Moi je dis "Non non, pas question", et lui "Mais, mais...". On doit faire beaucoup de compromis.

- Surtout que Brian n’est pas un batteur punk basique. Il a quand même de sacrées capacités, il peut faire des enchaînements techniques hallucinants, tout en se permettant une certaine liberté d’improvisation.

- Brian (les yeux écarquillés) : Merci... Beaucoup de gens semblent penser que j’ai une bonne capacité technique alliée à un bon feeling. Les deux plus grands batteurs qui m’ont influencé sont Elvin Jones et Tony Williams. Tony Williams, c’était un maître de la technique, il avait juste 16 ans quand il a commencé avec Miles Davis dans les années 60, et c’était un dieu du jazz, il foutait le feu partout où il jouait, un vrai phénomène de précision et de puissance. Elvin, il était très détendu et très expressif. J’y ai pris mon inspiration, et j’en ai tiré des tas de leçons, de musiciens comme ça : comment peux-tu mélanger cette liberté, cette impulsion propre au jazz, avec la conviction du punk ou du métal... ? C’est ça, mon but, en fait.

Photos : © Marine Berton / Pop-Rock.com





Jérôme Prévost