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Tool : "Aenima"
Deus ex machina

vendredi 31 mars 2006, par Marc Lenglet

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Tool, groupe atypique par excellence, frappa un énorme coup en 1996, avec cet Aenima qui, une dizaine d’années après sa sortie, demeure toujours entouré d’une sombre aura de mystère et d’incompréhension. Car Aenima est une œuvre si unique, si personnelle, si avant-gardiste qu’elle échappe forcément à toute tentative de catégorisation. Aenima doit s’écouter avec les tripes, sans appréhension, sans arrières-pensées. Sans garantie aucune de succès. Mais quelle tragique issue ce serait...

Toujours guidé par l’intérêt du guitariste Adam Jones pour la "lacrymologie" de l’écrivain Ronald Vincent (théorie selon laquelle le seul moyen pour un être humain de se développer spirituellement passe par l’exploration et la compréhension de la souffrance physique et morale), Tool poursuit sa croisade contre les institutions, les religions, les élites dirigeantes, les médias et les croyances, bref tout ce qui, à leurs yeux, maintient l’être humain dans un état d’apathie propice à la manipulation.

Aenima, pivot central de la discographie du groupe, aura partagé les esprits. Sur cette réalisation, Tool s’est durci, assombri et est entré de plein pied dans les territoires affectionnés d’ordinaire par les amateurs de metal. De nombreux fans, déroutés, ne savent plus que penser. D’autres savourent avec délice la nouvelle orientation prise par leur groupe fétiche. Il en va de même pour ceux qui, grâce à la nouvelle exposition médiatique du groupe, découvrent Tool à ce moment. Vénération ou répulsion, cet étrange outil extraterrestre ne laisse personne indifférent. Les principaux intéressés n’en ont cure : confiants dans leurs choix artistiques, ils règlent d’ailleurs leurs comptes avec leurs détracteurs sur le rageur Hooker with a penis.

Peut-on tenter de donner une définition claire et concise de ce qu’est réellement Aenima ? A cette interrogation, je réponds clairement par la négative. Il est néanmoins possible de citer tout ce que l’album peut incarner par moments, quelques instants avant qu’en vrai doppelganger musical, il ne se métamorphose en tout à fait autre chose. Aenima c’est du metal incontestablement, mais Aenima n’a strictement rien à voir avec le Heavy metal traditionnel, pas davantage qu’avec le soi-disant Neo metal qui commence à recueillir les faveurs de la populace. L’univers de Tool paraît glacial, sans âme, mécanique... on pourrait songer à le rattacher au courant indus, mais il subsiste pourtant quelque chose d’éthéré et de trop profondément humain dans les plaintes de Maynard James Keenan. L’électro ? Aenima en est truffé, mais pas à un degré suffisant pour qu’on en tienne véritablement compte. Et puis, ces compositions interminables, imprévisibles et déstructurées, cette atmosphère planante et onirique (quoique "cauchemardesque" serait mieux choisi...), cette originalité bondissante tout au long de l’album... y aurait-il eu quelques relations contre-nature avec des groupes progressifs ? Si, sans aucun doute, et pourtant, Tool n’est pas un groupe progressif. Tool fait du Tool, un genre musical que l’on pourrait définir comme étant très proche du "Tool metal"... ! C’est vous dire à quel point leur optique musicale est unique, dérègle les normes et défie toutes les conventions existantes.

Tout transpire l’oppression et le malaise dans la facette instrumental de Tool. Les riffs plombés, presque catatoniques, ou au contraire lancinants et presque impalpable ; la rythmique qui semble animée d’une vie propre et passe d’un discipline de fer à un tribalisme inspiré... et en réponse nécessaire à cette froideur électrique, s’impose la voix du savant fou Maynard James Keenan. Une fois profonde, pénétrante, aérienne, capable de murmurer comme de hurler l’aliénation. Une voix qui se retranche aussi souvent derrière des artifices électroniques, comme si elle manipulait cyniquement la technologie à des fins qu’elle seule perçoit. Pénétrer Tool, c’est se jeter à corps perdu dans un dédale infranchissable. S’exposer à un déluge d’émotions contradictoires et perturbante, s’installer durablement dans un ambiance qui repousse et attire tout à la fois. Chaque fois que l’on croit pouvoir toucher du doigt la signification profonde d’Aenima, on se rend compte que l’on s’est fourvoyé une fois de plus, que ce diable d’album demeure une fois de plus insaisissable, rétif à toute tentative d’appropriation.

D’étranges petits intermèdes assurent la transition entre les différents segments de l’œuvre. Loin de jouer le rôle de modérateur dans la folie grandissante de l’album, ces micro-pistes sont, pour certaines, tout particulièrement étranges et incompréhensibles. Ainsi, on citera pour exemple Useful idiot qui ressemble à un bruit de disque rayé, Cesaro summability et ses pleurs de nourrisson sur fond d’effet de résonance de guitare, ou encore Intermission, dont le petit thème débile au synthé (conçu pour un match de hockey, à ce qu’il semble) paraît incongru en ce lieu. Les autres intermèdes n’ont guère de leçon à recevoir non plus en terme de décalage, et on préfèrera ne pas tenter d’isoler le processus artistique qui a dû bouillonner à un moment ou un autre dans le cerveau de Keenan. A message to Harry Manback est un appel téléphonique d’un immigrant italien refoulé qui passe deux minutes à maudire, de la manière la plus ordurière possible, l’Amérique et les Américains. Quant à Die Eier von Satan, derrière les bruits stridents d’usine métallurgique, on détecte une recette de cuisine en allemand... qui ne nécessite pas d’œufs d’ailleurs !

Avec une direction et un principe aussi particuliers, il est difficile de conseiller Aenima avec certitude à qui que ce soit. Aenima va s’appréhender avec les tripes, loin de toute considération technico-intellectuelle. Les impressions et les visions que feront naître cet interminable plongeon dans l’univers déstabilisant du groupe joueront un rôle déterminant dans ce que chacun pourra retirer de cette expérience unique. Si les incisifs Stinkfist et Aenema devraient faire l’unanimité (ce sont d’ailleurs ces deux titres qui ont contribué à faire connaître Tool du grand public), c’est du côté des thèmes les plus ambitieux, les plus malsains et douloureux que l’on découvrira l’étendue du pouvoir de suggestion de Tool, qui hantera vos nuits sans sommeil et vos moments d’introspection pendant de longues semaines. Le mysticisme exalté d’Eulogy, la rigueur martiale de Third eye ou les inquiétants crescendo et decrescendo maladifs de Pushit sont à conseiller à tous les amateurs d’expéditions intersidérales, tendance sombre. La musique la plus suggestive, la plus inventive, la plus déroutante reste bel et bien celle que l’on ne peut jamais embrasser intégralement, celle qui renâclera toujours à se laisser totalement domestiquer. Celle que nous propose Tool fait clairement partie de cette catégorie. Près de dix ans après l’avoir écouté pour la première fois, je suis à peine plus avancé que lorsque j’étais encore simple padawan du rock et du metal. Avec une certitude supplémentaire, malgré tout : Aenima, historiquement, qualitativement et artistiquement, est de la trempe des plus grands albums de l’histoire du rock, de la race de ces œuvres des plus fiers représentants des années 60-70 qui, bien davantage que des succès rock, ont réalisé des chefs-d’œuvre inscrits à jamais au patrimoine mondial de la musique contemporaine.



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Marc Lenglet





Il y a 14 contribution(s) au forum.

Tool : "Aenima"
(1/10) 26 juillet 2007, par Moobe
Tool : "Aenima"
(2/10) 30 mars 2007
Tool : "Aenima"
(3/10) 12 janvier 2007
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(4/10) 14 novembre 2006, par Julia Chanel (la chanel qui pisse à la gueule de l’autre)
Tool : "Aenima"
(5/10) 3 avril 2006, par Paipone
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(6/10) 1er avril 2006, par Red Cloud
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(7/10) 31 mars 2006, par mickey
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(8/10) 31 mars 2006
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(9/10) 31 mars 2006, par Alex
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(10/10) 31 mars 2006, par Alex




Tool : "Aenima"

26 juillet 2007, par Moobe [retour au début des forums]

Tool est Tool et rien d’autre. Même si je ne suis qu’un débutant de la "toolattitude". Il faut tout de mêmeconseiller aux novicesde s’impregnier de cet album avant de vouloir explorer les autres

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Tool : "Aenima"

30 mars 2007 [retour au début des forums]

Tool reflete l’ambiance pour une grande partie de la population mondiale : soufrance et travail spirituel. La musique est a la hauteur de ses clip et de ces concerts ( si vous avez l’occasion, les concerts de Tool sont des assortiment de son et lumières magnifique !!).
Depuis Animea, Tool a sortie Lateralus et 10000 days qui sont a la hauteur des attentes que l’on pouvait avoir envers ce groupe. Ils apportent un nouveau soufle au mouvement metal, même si, en tant que "métaleux" je ne peux me permettre de classifier Tool en tant que musique métal mais plutôt un nouveau style musical, que l’on pourrais appeler, musique Transandantale.

Ce groupe m’a permis d’avancer dans la vie en m’aidant à explorer mes soufrance interieure.... que du bonheur !!!

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Tool : "Aenima"

12 janvier 2007 [retour au début des forums]

Pour moi tout simplement fantastique... Bien que cela fait peu de temps que j’écoute Tool, j’ai été séduit par cet album a l’ambiance sombre. Du moins il est peu accessible...

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Tool : "Aenima"

14 novembre 2006, par Julia Chanel (la chanel qui pisse à la gueule de l’autre) [retour au début des forums]

"Quant à Die Eier von Satan, derrière les bruits stridents d’usine métallurgique, on détecte une recette de cuisine en allemand... qui ne nécessite pas d’œufs d’ailleurs !"

tu peux le dire, que c’est la recette du space cake ! :D

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Tool : "Aenima"

3 avril 2006, par Paipone [retour au début des forums]

Un album totalement intemporel en effet, une vraie merveille de noirceur métallique. Peut être l’équivalent métal d’un "Pornography" chez Cure...

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Tool : "Aenima"

1er avril 2006, par Red Cloud [retour au début des forums]

Alors que la plupart des vidéoclips sont totalement inintéressants, ceux de Tool illustrent merveilleusement cette musique si difficile à décrire:glauques, dérangeants, intrigants, esthétiques.

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Tool : "Aenima"

31 mars 2006, par mickey [retour au début des forums]

Je ne connaissais pas du tout : c’est superbe !

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Tool : "Aenima"

31 mars 2006 [retour au début des forums]

Bel article qui rend enfin hoomage à ce monument musical qu’est Aenima.
Néanmoins une précision : Ronald Vincent n’a jamais existé ainsi que sa fumeuse théorie de la lachrymologie...
Pied de nez toolesque...

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Tool : "Aenima"

31 mars 2006, par Alex [retour au début des forums]

Ré-ecoutez cet album 10 ans après sa sortie - il est toujours aussi intéressant - et le sera toujours dans 10 ans...
Le temps sépare en effet les sensations du moment des albums intemporels ... Aenima fait bien évidemment partie de cette seconde catégorie...
Cet album au style varié et complexe sans être grandiloquent peut donner des leçons à beaucoup d’autres pseudo-artistes...

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Tool : "Aenima"

31 mars 2006, par Alex [retour au début des forums]

Cet article peut paraître pompeux, mais il reflète la "majestuosité" de cet album inclassable, probablement l’un des meilleurs des années 1990.
C’est en effet un album qui parvient à transcender les genres en offrant une musique variée,prenante,complexe ... mais jamais grandiloquente.
Si les autres albums sont aussi passionnants, celui-ci est véritablement parfait du début à la fin.
Il suffit de le réécouter 10 ans après sa sortie - il est toujours aussi intéressant ... et le sera tout autant dans 10 ans.
Le temps permet en effet de séparer les sensations du moment...des véritables albums intemporels.
Celui-çi fait véritablement parti de la deuxième catégorie...

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